Pour un Start-Up Act Européen

Vincent Huguet    25/03/13    0
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Pour quiconque suit l’actualité du monde des jeunes entreprises innovantes, ou «Start-Ups», une chose est frappante au premier regard : les différences de montants des levées de fonds de chaque côté de l’atlantique. Ce qui pourrait n’être qu’un sujet de débat financier dans le petit monde des entrepreneurs du web, des ventures capitalists, et des business angels est en fait révélateur d’un enjeu économique bien plus grand.

Un constat : des inégalités

Les différences On pourra expliquer ces différences par l’écosystème Silicon Valley.
Il est vrai que, même ailleurs aux Etats-Unis, il n’a pas été possible de reproduire un environnement aussi efficace où universitaires prestigieux, venture capitalists, et ex-entrepreneurs ayant réussis et devenus depuis business angels, se croisent tous les jours dans les cafés de San Francisco ou Palo Alto, et sont capables de financer et aider les entreprises de demain. Le contact, aussi, avec les géants actuels du numérique tels que Google, Amazon, Facebook, Apple est évidemment un facteur clé de réussite qui ne fait que accentuer le cercle vertueux.

On pourra aussi dénoncer en Europe, et en particulier en France, des systèmes de taxation des plus-values plus lourds qui freineraient les investisseurs. On pourrait aussi parler d’une plus faible flexibilité du monde du travail qui rend plus coûteux et difficiles les embauches et licenciements pour l’entrepreneur qui avance en terrain forcément incertain.

On pourra aller chercher beaucoup d’explications ou justifications et pourtant il en est une qui est bien plus importante et pourtant très simple : les Etats-Unis sont un marché de 315 millions d’habitants, avec une seule monnaie, et une seule langue. Lorsqu’une Start-Up américaine se lance, elle peut théoriquement vendre, à partir du premier jour de son existence à n’importe lequel de ces 315 millions de consommateurs. Que ces derniers soient dans l’Alabama, le New Jersey ou la Californie.

C’est à dire que une Start-Up Américaine, si elle a la même probabilité de réussite théorique qu’une Start-Up française, a un marché et un chiffre d’affaires potentiel, presque 5 fois plus importants. Alors forcément, un investisseur est capable d’investir en moyenne 5 fois plus, simple règle mathématique (la réalité est en fait plus proche de 8 fois).

Si les montants des levées de fond importent, ce n’est pas pour briller dans la presse spécialisée, c’est parce que dès le début de son existence, une Start-Up née aux Etats-Unis peut investir 5 fois plus donc, en ressources humaines : développeurs, designers, marketeurs, etc... qui feront évidemment la différence. Imaginez donc sur la base d’un projet et d’un «business model» équivalents, une entreprise française qui au bout de 1 an d’existence développe ce projet avec 10 personnes.
Dans le même temps l’entreprise américaine en a déjà 50.

Il est clair que les dés sont pipés dès le début du jeu ! D’autant plus que l’entreprise Américaine atteindra sur son propre marché une taille critique qui lui permettra ensuite d’envahir les marchés du monde entier, dont les nôtres.

La réalité Européenne

Alors l’Europe allez-vous me dire ? Nous évoluons en effet au beau milieu du premier marché économique mondial : l’Union Européenne, et ses 500 Millions de consommateurs potentiels aux revenus comparables à ceux des Etats-Unis.

Cependant, la réalité est telle que très peu, voire presque aucune, entreprise Française, Allemande, Espagnole, Anglaise... sont arrivées à s’imposer au niveau Européen, et à partir ensuite à la conquête du monde.
On aime nos champions nationaux du numérique, tels que Vente-Privée, Leboncoin ou Cdiscount, mais ils restent le plus souvent franco-français.

Lors d’une expérience professionnelle récente où j’ai contribué à lancer la version Allemande d’un site Français (« Dromadaire », du groupe Aventers, dont je suis l’un des associés), il m’a été donné l’occasion de vivre de près l’une des nombreuses limites de notre marché Européen.

Les Allemands préfèrent payer, pour plus de 60% d’entre eux, via virement ou prélèvement, moyen de paiement quasi inexistant chez les e-commerçants français.

Afin de pouvoir recevoir ce type de paiements sur notre site Allemand, je pensais que passer par un prestataire de paiement présent à l’échelle Européenne serait suffisant. Mais il a fallu contacter une banque Allemande, la Commerzbank à Paris, montrer patte blanche puis aller finalement assurer un rendez-vous à Cologne dans une filiale de cette même banque pour réexpliquer notre projet et finalement signer pour l’ouverture d’un compte en Allemagne qui permettrait de recevoir ces paiements.

Imaginons ceci, c’est à dire ouvrir un compte bancaire, se connecter à un nouveau moyen de paiement, changer des pages et un processus de paiement sur un site e-commerce, dans 27 pays différents en Europe !
Quelles complications, quel temps perdu sur des sujets à faible valeur ajoutée. Alors que nous devrions travailler sur l’offre produits, l’optimisation du parcours client...
Ajoutez à ces complications sur les moyens de paiement, les mêmes travers sur les taux de TVA, les mentions juridiques, etc...

Nous, entrepreneurs européens, avons déjà assez à faire pour traduire notre présence en plusieurs langues (même si aujourd’hui des solutions logicielles rendent plus simple cette partie là, qui est loin d’être la plus problématique) et aimerions ne pas avoir à lutter dans un dédale de complexités administratives et règles toutes différentes.

A l’heure où beaucoup se posent la question de l’intérêt de l’Europe et de son avenir, je ne vois pas d’autres façons de développer nos entreprises et nos économies, qu’en appelant à plus d’Europe ! Une Europe qui nous donne une taille critique dans l’échiquier mondial c’est une Europe qui continue d’abolir les frontières, harmoniser les règles et les lois, les systèmes bancaires ou de télécommunications, et les taxes. Car si l’on peut se féliciter aujourd’hui de la réussite d’un projet européen tel que Airbus, initié dans les années 60, les Airbus du numérique d’aujourd’hui et demain n’existent pas encore.

Pire, les rares entreprises Européennes du numérique qui arrivent à un certain stade de développement doivent aller chercher des financements ou des acheteurs hors d’Europe, tels que Deezer, Spotify, Skype ou actuellement Dailymotion qui pourraient se faire racheter par Yahoo. Il est intéressant d’ailleurs de noter que certains de nos fleurons ont été récemment financés par le FSI, bras d’investissement du gouvernement français, qui ne peut cependant plus suivre au delà de certains montants. Là aussi, au lieu de jouer chacun dans notre camp au niveau état, l’Union Européenne aurait un rôle à jouer en créant un FSI Européen. Doté de plusieurs milliards et financé par les 27 états, et qui interviendrait de façon pan-européenne pour donner les moyens à nos entreprises d’investir dans des secteurs d’avenir, leur permettant de pouvoir faire face aux géants Américains, ou Chinois.

Un « Start-Up Act » Européen ?

Entrepreneurs des secteurs innovants, nous devons demander à nos dirigeants plus d’Europe, et rapidement. Une solution serait de créer un «Start-Up Act» Européen. Par des simplifications légales et administratives, et probablement par un fond européen d’investissement. Il faciliterait l’Européanisation des entreprises innovantes, afin de pouvoir enfin concurrencer les géants Américains à armes égales. Nos jeunes entreprises de croissance pourraient alors montrer la voie à l’économie Européenne toute entière qui a bien besoin de retrouver du dynamisme.

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8 juin 2015 6
À propos de l'auteur
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Vincent Huguet
CEO et fondateur de Hopwork
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