Redonner du sens au commerce équitable

Carole Tawema    02/05/13    0
commerce equitable

Du 4 au 19 mai, à l’occasion de la quinzaine du commerce équitable, une partie de la population française prendra le temps de défendre la cause des populations spoliées par la mondialisation. 

Pourtant, à l’heure où la crise est à son paroxysme et touche en premier lieu les plus démunis, le cas des petits producteurs et communautés vulnérables du Sud semble être le cadet des soucis des français et plus largement des populations des pays dits développés. Un indicateur important pour qui veut se lancer dans le créneau du « business équitable ». 

Le commerce équitable en France c’est 400 entreprises créatrices de 10.000 emplois en France.

Dénoncées depuis 2010, les sources de ce désintérêt pour le commerce équitable Nord/Sud semblent profondes et justifiées : manque de transparence sur les filières, perte de crédibilité par l’alignement sur les modèles de distribution traditionnels, aucune reconnaissance officielle par les pouvoirs publics, multiplication et privatisation des labels,leader du commerce équitable désormais reconvertis dans la revente de crédits carbones, paternalisme, néocolonialisme …   

Dans ce contexte de crise, la défense du commerce équitable « Nord/sud »a mué en quête, pour le consommateur, d’une économie équitable « universelle ». 

La flambée du prix des matières premières, l’accès des producteurs et du consommateur à plus d’information sur les flux d’échanges de marchandises ont quelque peu modifié les enjeux du commerce équitable. Désormais, si vous visez une cible de consommateurs responsables, ne vous contentez pas d’apposer un label sur un produit, assurez-vous d’apporter de l’information sur son origine, son impact écologique et social au Nord comme au Sud, le sens et la raison d’être du produit. Bref soyez transparent. La question n’est plus uniquement de savoir dans quelle mesure le producteur de café ou de coton vend son stock a un meilleur prix mais comment l’on parvient à garantir au Nord comme au Sud une économie stable basée sur des emplois durables, issus de savoir-faire non délocalisables.

Tenter de répondre à cette question c’est mettre en avant des démarches auxquelles le consommateur responsable semble être plus réceptif aujourd’hui. Des solutions qui ne s’opposent pas au commerce équitable mais peuvent y être intégrés ou menées en parallèle pour redonner du sens à un système en perte de crédibilité.

Faire du commerce équitable un outil de développement grâce aux IGP ou AOC

Le commerce équitable n’est pas la panacée. Il s’avère être, vu du Nord, le principal outil dont disposent les populations vulnérables pour résister aux impacts de la libéralisation des marchés. La privatisation du commerce équitable génère cependant des coûts de certification supportés d’une part par le consommateur et d’autre part par les petits producteurs. Les Appellations d’origine et Indication géographiques sont une autre forme d’outil« public » pour le renforcement et structuration des organisations de producteurs, très peu utilisés par les pays du Sud, notamment en Afrique. Je ne traiterai pas les raisons de la faible protection des ressources naturelles et savoirs africains dans ce billet. Il faut cependant noter que Les IGP ou AOC ont pour premier avantage debaser l’échange commercial sur des critères de qualité et de valorisation d’un savoir-faire et d’un terroir. Ils fournissent aux pays producteurs les moyens de définir les conditions d’accès à leurs ressources selon leurs intérêts et leurs propres cahiers des charges. 

Dans le cadre d’AOC ou d’IGP, le rôle de l’Etat dans le soutien des organisations des producteurs s’avère primordial. 

Faire du commerce équitable un outil de développement grâce au développement de l’agro écologie…en tous lieux 

Deux experts incontournables sur ce sujet ont largement démontré que l’objectif de lutte contre la pauvreté poursuivi par les acteurs du commerce équitable peut être résolu grâce à l’agroécologie et la relocalisation de la production alimentaire: Pierre Rabhi , agriculteur, philosophe et essayiste, précurseur de l’agroécologie en France et Olivier de Schutter , rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’Alimentation . 

L’agroécologie, version plus poussée de l’agriculture biologique, est un ensemble de pratiques dont le but est d’améliorer les systèmes agricoles en imitant la nature. Elle rend ainsi aux petits producteurs leur moyen de production, leur terre et par conséquent leur souveraineté alimentaire. Ce, sans intervention d’acteurs ou facteurs externes. Grâce à l’adoption de technique de culture préservant les écosystèmes et plus productive que l’agriculture industrielle, l’agro écologie permet entre autre d’améliorer le niveau de vie des populations à l’échelle locale et nationale, de favoriser la diversité des cultures, limiter l’exode rural et l’urbanisation. 

A la fois science et ensembles de pratiques agricoles, l’agro écologie gagne aussi du terrain en Allemagne, au Brésil, en France. En Afrique, le Burkina Faso fut l’un des premiers pays à bénéficier de cette technique transmise par Pierre Rabhi dans les années 80. 30 ans plus tard, en 2009, le Burkina sera aussi le premier et unique pays d’Afrique de l’Ouest à développer la culture massive de coton OGM sur son territoire. 

Consommer local et bio en tous lieux peut-être un outil de lutte contre la pauvreté au Sud et au Nord si et seulement si cela s’effectue dans le cadre d’une vision et d’une volonté politique fortes. 

Faire du commerce équitable un outil de développement en réclamant un véritable engagement politique  

L’influence politique des acteurs du commerce équitable est essentielle mais paradoxalement inexistante tant l’état s’est efforcé de faire de la problématique d’une économie mondiale (donc nationale) plus équilibrée, une question d’ordre privée à résoudre par les consommateurs ou une « main invisible ». 

De fait l’accès des petits producteurs à des marchés équitables plus importants passe par des accords commerciaux qui ne peuvent être négociés à l’échelle internationale qu’avec la volonté d’hommes politiques responsables dans le cadre d’une intégration régionale. Nous en sommes loin. Ainsi, les consommateurs au Nord auront beau acheter des bananes équitables pour soutenir les producteurs du Sud ou du petit épeautre de Haute Provence pour appuyer les petits producteurs du Nord, cela n’aura pas d’autre effet que celui de poser un sparadrap sur une plaie ouverte. Tant que l’Etat se tiendra à l’écart de ce mouvement jugé trop marginal économiquement pour être digne d’intérêt le commerce équitable ne sera qu’un bilboquet agité deux semaines par an pour divertir le consommateur et masquer l’ampleur du problème. 

La CNCE, Commission Nationale du Commerce Equitable, créée en France par décret no 2007-986 du 15 mai 2007, est chargée de reconnaitre officiellement les organismes de certification équitable pour mieux défendre l’intérêt du consommateur. Une initiative intéressante dont on n’entend plus parler depuis 2009…

Faire du commerce équitable un outil de développement grâce au renforcement des capacités des femmes

Parce qu’elles sont un pilier de l’économie rurale, mais aussi la population la plus vulnérable et la plus pauvre à l’échelle de la planète, l’une des priorités du commerce équitable devra être le renforcement des capacités des femmes. Avec 14.000.000 de productrices impliquées dans toute l’Afrique, l’une des filières équitables employant le plus de femmes est celle du karité. Cependant peu d’entre elles sont lettrées, propriétaires de leurs terres ou détentrices de moyens de production ou de services leur permettant d’accéder aux ressources financières. Leur principal recours pour l’heure est la scolarisation des plus jeunes notamment les filles, qui d’après une étude de la FAO pourraient contribuer à l’avenir à 43% de la réduction de la malnutrition infantile. Il est illusoire d’espérer l’équilibre des relations commerciales Nord/Sud tant que ces femmes ne pourront déterminer de façon autonome la valeur de leur labeur qui d’après nos calculs est largement sous-estimée. Or toujours d’après la FAO, la hausse du revenu d’une femme de 10 dollars, contribue autant à l’amélioration de la nutrition et la santé infantile que l’augmentation du revenu d’un homme de 110 dollars. 

Les femmes de la filière karité jouent un rôle important dans le maintien de l’agriculture familiale et la culture vivrière. Un meilleur accès des femmes aux semences leur permettraient d’accroitre leur rendement, d’assurer la sécurité alimentaire en milieu rural et de réduire de 12 à 17% le nombre de personnes sous alimentées en milieu rural.   

La tradition africaine est souvent pointée du doigt dans les causes de la vulnérabilité des femmes africaines en milieu rural. Mais notre expérience de petites filles d’agriculteur du Nord du Bénin démontre que quel que soit la force de cette tradition, des hommes éclairés, chefs de village ou chefs d’Etat, parviennent à percevoir dans l’instruction et le rôle économique des femmes des sources de développement de leur territoires.

Etant désormais impliquée dans ce système « alternatif » qu’est le commerce équitable, consciente des critiques portées à son encontre au Nord comme au Sud, mon propos a pour but de contribuer au débat sur la légitimité du commerce équitable dans une économie mondiale en pleine mutation. Les critiques du Commerce Equitable pointent du doigt des questions sociales et écologiques auxquelles les acteurs du Commerce Equitable ne peuvent répondre seuls sans l’appui d’un Etat Responsable au Nord comme au Sud. Pour l’heure dans l’attente d’un engagement plus fort des pouvoirs publics, la société civile (entrepreneurs sociaux, ONGs, producteurs, consommateurs) demeure le principal levier de construction d’une économie mondiale plus équilibrée. Les acteurs du commerce équitable changent donc de ton. Découvrez la vidéo sarcastique de la quinzaine du Commerce Equitable et rejoignez le débat ! 

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Carole Tawema
Dirigeante de la société Terrethic SARL
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